Le papyrus Rhind : le plus ancien « manuel de maths » de l’humanité (1650 av. J.-C.)

Fragment of the Rhind Mathematical Papyrus covered in ancient Egyptian calculations

Imaginez un instant. Nous sommes en 1650 avant Jésus-Christ, sous le règne du pharaon Apophis Ier, durant la Deuxième Période intermédiaire de l’Égypte ancienne. Un scribe du nom d’Ahmes (parfois orthographié Ahmès) trempe son calame dans l’encre noire et rouge, puis se met à recopier, sur un rouleau de papyrus de plus de 5 mètres de long, une série de problèmes mathématiques destinés à former ses élèves.

Ce document, connu aujourd’hui sous le nom de papyrus Rhind, est tout simplement le plus ancien manuel de mathématiques que l’humanité ait conservé. Il ne s’agit pas d’un grimoire ésotérique ni d’un texte religieux : c’est un véritable cours de maths, avec ses exercices, ses corrigés, ses méthodes et même ses petites astuces mnémotechniques.

Dans cet article, nous allons explorer en détail ce trésor de l’histoire des mathématiques : son contenu, ses méthodes, ses problèmes emblématiques, et ce qu’il nous enseigne encore aujourd’hui sur la manière d’apprendre et de transmettre les mathématiques.

📌 À retenir : Le papyrus Rhind contient 84 problèmes résolus couvrant l’arithmétique, l’algèbre, la géométrie et même des notions de progression. Il est conservé au British Museum de Londres.


Qui était Alexander Henry Rhind ?

En 1858, un jeune avocat et antiquaire écossais du nom d’Alexander Henry Rhind (1833-1863) séjourne à Louxor, en Égypte, pour des raisons de santé. Passionné d’archéologie, il fréquente les marchés d’antiquités et acquiert auprès d’un marchand local un long rouleau de papyrus enroulé dans un étui de bois.

Rhind décède malheureusement à seulement 30 ans, en 1863. Par testament, il lègue sa collection au British Museum de Londres, où le papyrus est conservé depuis sous la référence BM 10057 et BM 10058 (le document est scindé en deux fragments).

Le rôle d’Ahmes, le scribe mathématicien

Le papyrus lui-même n’est pas une création originale d’Ahmes. Dans son introduction, le scribe précise qu’il recopie un texte plus ancien, datant probablement du règne d’Amenemhat III (vers 1850 av. J.-C.), soit environ 200 ans avant la copie d’Ahmes.

Ahmes se présente comme un enseignant. Le titre complet du document est d’ailleurs révélateur :

« Instructions pour connaître toutes les choses obscures et tous les secrets qui se trouvent dans les nombres. »

Il ne s’agit donc pas d’un simple registre administratif, mais d’un manuel pédagogique à part entière, pensé pour transmettre un savoir mathématique structuré.

Les autres papyrus mathématiques égyptiens

Le papyrus Rhind n’est pas isolé. D’autres documents mathématiques égyptiens existent :

  • Le papyrus de Moscou (vers 1850 av. J.-C.) : 25 problèmes, dont le célèbre calcul du volume d’un tronc de pyramide.
  • Le papyrus de Kahun (vers 1900 av. J.-C.) : fragments arithmétiques.
  • Le papyrus de Berlin (vers 1300 av. J.-C.) : problèmes d’équations du second degré.
  • Le rouleau de cuir des mathématiques (vers 1700 av. J.-C.) : tables de fractions.

Mais le papyrus Rhind reste, de loin, le plus complet, le plus long et le plus pédagogique.


Une organisation en trois grandes parties

Le papyrus Rhind est structuré de manière remarquablement logique, presque comme un programme scolaire moderne :

PartieContenuProblèmes
Table des fractionsDécomposition de 2/n en fractions unitaires (n impair de 3 à 101)Tables préliminaires
Arithmétique et algèbreOpérations sur les fractions, équations du premier degré, progressionsProblèmes 1 à 40
Géométrie et mesuresAires, volumes, pentes, problèmes concrets (greniers, champs)Problèmes 41 à 84

Le système de numération égyptien

Avant de plonger dans les problèmes, rappelons que les Égyptiens utilisaient un système décimal non positionnel avec des hiéroglyphes spécifiques :

  • Un trait vertical = 1
  • Une anse de corde = 10
  • Un rouleau de papyrus = 100
  • Une fleur de lotus = 1 000
  • Un doigt pointé = 10 000
  • Un têtard = 100 000
  • Un dieu agenouillé = 1 000 000

Ce système rendait les calculs écrits complexes, d’où l’importance des tables de fractions fournies par Ahmes.


Le principe des fractions unitaires

C’est sans doute l’aspect le plus fascinant du papyrus Rhind pour un mathématicien moderne. Les Égyptiens ne connaissaient pas les fractions au sens où nous les entendons (comme 3/7). Ils décomposaient toute fraction en une somme de fractions unitaires (de numérateur 1), toutes différentes : 72​=41​+281​ 53​=21​+101​

La seule exception était la fraction 2/3, qui possédait son propre hiéroglyphe.

La grande table des fractions 2/n

Le papyrus commence par une table remarquable : la décomposition de 2/n pour tous les nombres impairs de 3 à 101. Cette table constitue la « boîte à outils » fondamentale du scribe égyptien.

Par exemple :

  • 2/5 = 1/3 + 1/15
  • 2/13 = 1/8 + 1/52 + 1/104
  • 2/97 = 1/56 + 1/679 + 1/776

Les mathématiciens modernes ont longtemps débattu des algorithmes utilisés par les scribes pour trouver ces décompositions. Il n’existe pas de méthode unique, et certaines décompositions semblent relever d’une véritable ingéniosité.

Pourquoi cette obsession des fractions unitaires ?

Plusieurs hypothèses existent :

  • Praticité : pour partager du grain ou du pain entre ouvriers, il est plus simple de donner « 1/2 + 1/4 » que « 3/4 » d’une unité abstraite.
  • Limitation notationnelle : le système hiéroglyphique ne permettait pas d’écrire facilement un numérateur supérieur à 1.
  • Tradition : une fois la convention établie, elle s’est perpétuée pendant plus de 2 000 ans.

💡 Lien avec l’apprentissage moderne : Travailler sur les fractions égyptiennes est un excellent exercice pour développer la flexibilité mentale en calcul. C’est un thème que j’aborde régulièrement dans mes formations sur academiedesmaths.fr.


La méthode de fausse position

Le papyrus Rhind contient plusieurs problèmes résolus par la méthode de fausse position (ou regula falsi), une technique qui consiste à :

  1. Supposer une valeur arbitraire pour l’inconnue.
  2. Effectuer les calculs avec cette valeur.
  3. Ajuster proportionnellement pour obtenir le résultat correct.

Exemple – Problème 24 :

« Une quantité et son septième ajoutés donnent 19. Quelle est cette quantité ? »

En notation moderne : x + x/7 = 19, soit 8x/7 = 19, donc x = 133/8 = 16 + 5/8.

Ahmes procède ainsi :

  • Il suppose x = 7.
  • Alors x + x/7 = 7 + 1 = 8.
  • Or il faut obtenir 19.
  • Le facteur correctif est 19/8.
  • Donc x = 7 × 19/8 = 133/8 = 16 + 1/2 + 1/8.

Cette méthode est enseignée dans nos écoles jusqu’au XVIIIe siècle !

Les progressions arithmétiques et géométriques

Le problème 40 du papyrus Rhind traite de la répartition de 100 pains entre 5 hommes selon une progression arithmétique, avec la contrainte que la somme des deux plus grandes parts soit égale à 7 fois la somme des deux plus petites.

Le problème 79 évoque une progression géométrique de raison 7 :

7 maisons, dans chaque maison 7 chats, chaque chat mange 7 souris, chaque souris mange 7 épis d’épeautre, chaque épi contient 7 mesures de grain…

Ce problème est l’ancêtre direct de la célèbre comptine :

« En allant à Saint-Ives, je rencontrai un homme avec sept femmes… »

On y retrouve la somme d’une série géométrique : 7 + 7² + 7³ + 7⁴ + 7⁵ = 19 607.

La notion de « seqed » : une proto-trigonométrie

Le papyrus introduit le concept de seqed (ou seked), qui mesure la pente d’une pyramide. Le seqed est le rapport entre le demi-côté de la base et la hauteur : seqed=hauteurdemi-base​

C’est, en quelque sorte, l’équivalent de la cotangente de l’angle d’inclinaison. Les problèmes 56 à 60 du papyrus sont entièrement consacrés à ce concept, appliqué à la construction des pyramides.


L’aire du cercle et l’approximation de π

Le problème 50 est sans doute le plus célèbre du papyrus Rhind. Il demande de calculer l’aire d’un champ circulaire de diamètre 9 khet.

La méthode d’Ahmes :

  1. Soustraire 1/9 du diamètre : 9 − 1 = 8.
  2. Élever au carré : 8 × 8 = 64.

L’aire est donc 64 setjat (unité de surface).

En termes modernes, cela revient à utiliser la formule : A=(98​d)2=8164​d2

En comparant avec la formule exacte A = π(d/2)² = πd²/4, on obtient une valeur implicite de : π≈81256​≈3,1605

C’est une approximation remarquable, avec une erreur de seulement 0,6 % par rapport à la valeur réelle de π !

Aires de triangles, trapèzes et rectangles

Les problèmes 51 à 55 traitent des aires de figures planes :

  • Triangle : A = (base × hauteur) / 2
  • Trapèze : A = ((petite base + grande base) / 2) × hauteur
  • Rectangle : A = longueur × largeur

Ces formules, identiques aux nôtres, montrent une maîtrise géométrique solide.

Volumes de greniers et de silos

Les problèmes 41 à 46 concernent le calcul du volume de greniers cylindriques et parallélépipédiques, essentiels pour l’administration des récoltes de blé et d’orge. Le volume du cylindre est calculé comme : V=(98​d)2×h

On y retrouve donc la même approximation de π que pour l’aire du cercle.


Une progression didactique structurée

Ce qui frappe à la lecture du papyrus Rhind, c’est sa dimension pédagogique assumée. Ahmes ne se contente pas de donner des résultats : il détaille chaque étape du raisonnement, comme un professeur qui écrit sa correction au tableau.

La progression va du simple au complexe :

  • D’abord les opérations de base sur les fractions.
  • Puis les problèmes à une inconnue (équations linéaires).
  • Ensuite les problèmes à plusieurs inconnues.
  • Enfin les applications géométriques concrètes.

Des problèmes ancrés dans la vie quotidienne

Contrairement à une vision « abstraite » des mathématiques, les problèmes du papyrus Rhind sont profondément concrets :

  • Répartir du pain et de la bière entre des ouvriers.
  • Calculer la surface d’un champ après une crue du Nil.
  • Déterminer le volume d’un grenier à grains.
  • Estimer la quantité de briques nécessaires pour construire un mur.
  • Calculer la pente d’une pyramide en construction.

Les mathématiques égyptiennes sont des mathématiques utilitaires, au service de l’administration, de l’agriculture et de l’architecture.

L’importance de la répétition et de la mémorisation

Ahmes multiplie les exercices de même type avec des valeurs numériques différentes. C’est une technique que nous connaissons bien en pédagogie moderne : la répétition espacée et la variation des paramètres pour ancrer une méthode.

Le papyrus contient aussi des formules mnémotechniques et des « recettes » que l’élève doit retenir par cœur, exactement comme nos tables de multiplication aujourd’hui.

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Les mathématiques ne sont pas « tombées du ciel »

L’histoire du papyrus Rhind nous rappelle que les mathématiques se sont construites progressivement, par des êtres humains confrontés à des problèmes concrets. Chaque formule, chaque méthode, chaque notation a une histoire.

Enseigner l’histoire des mathématiques alongside les contenus eux-mêmes, c’est donner du sens aux apprentissages, montrer que les maths sont une aventure humaine et non un ensemble de règles arbitraires.

La diversité des approches

Les fractions égyptiennes nous montrent qu’il existe plusieurs façons d’aborder un même concept mathématique. Cette diversité est précieuse en pédagogie : elle permet à chaque élève de trouver la représentation qui lui parle.

L’importance du contexte

Les problèmes du papyrus Rhind fonctionnent parce qu’ils sont situés : ils parlent de pain, de champs, de pyramides. Transposer les mathématiques dans des contextes concrets reste, 3 600 ans plus tard, l’une des clés de la motivation et de la compréhension.

L’IA et l’histoire des maths : un pont vers le futur

Aujourd’hui, l’intelligence artificielle peut nous aider à explorer ces textes anciens : traduction automatique des hiératiques, reconstitution des fragments manquants, simulation des méthodes de calcul égyptiennes. Mais elle ne remplacera jamais le regard du pédagogue qui sait relier ces savoirs anciens aux besoins actuels des apprenants.

C’est précisément la démarche que je développe à travers mes contenus : utiliser les outils modernes (IA, vidéo, plateformes en ligne) pour rendre l’histoire des mathématiques vivante, accessible et utile.


DonnéeDétail
Date de rédactionVers 1650 av. J.-C. (copie d’un texte de ~1850 av. J.-C.)
Auteur / copisteLe scribe Ahmes
Dimensions~5,5 m de long × 33 cm de haut
Nombre de problèmes84 problèmes résolus
LangueHiératique (écriture cursive égyptienne)
Encres utiliséesNoire (texte) et rouge (titres, résultats)
Lieu de conservationBritish Museum, Londres (BM 10057 et BM 10058)
Valeur approximative de π256/81 ≈ 3,1605
AcquisitionA. H. Rhind, 1858, à Louxor
Première traductionAugust Eisenlohr, 1877

Pour aller plus loin : ressources et prolongements

Livres de référence

  • Gay Robins et Charles Shute, The Rhind Mathematical Papyrus: An Ancient Egyptian Text, British Museum Press, 1987.
  • Milo Gardner, The Mathematics of the Rhind Papyrus, 2020.
  • Jim Ritter, Reading the Mathematical Papyri, dans The Oxford Handbook of the History of Mathematics, 2009.

Musées et collections

  • British Museum (Londres) : le papyrus Rhind y est exposé et consultable en ligne.
  • Musée des Beaux-Arts de Pouchkine (Moscou) : le papyrus de Moscou.

Pour les enseignants et les curieux

  • Reproduire les problèmes du papyrus Rhind en classe est une activité formidable pour travailler les fractions, la proportionnalité et la géométrie.
  • La méthode de fausse position peut être introduite dès le collège comme ancêtre de la résolution d’équations.
  • Les fractions égyptiennes constituent un excellent exercice de calcul mental et de décomposition.

Conclusion : un héritage de 3 600 ans qui nous parle encore

Le papyrus Rhind n’est pas une simple curiosité archéologique. C’est la preuve que, depuis plus de trois millénaires et demi, des êtres humains se sont posé la même question fondamentale : comment transmettre efficacement un savoir mathématique ?

Ahmes, avec son calame et ses encres noire et rouge, était un professeur de mathématiques. Il organisait ses leçons, choisissait ses exercices, détaillait ses corrections, multipliait les exemples. Il faisait, à sa manière et avec ses outils, exactement ce que nous faisons aujourd’hui dans nos salles de classe, nos vidéos YouTube et nos formations en ligne.

La seule différence, c’est qu’aujourd’hui, nous avons la chance de pouvoir toucher des milliers d’élèves simultanément, de varier les supports, d’utiliser la vidéo, l’interactivité, l’intelligence artificielle. Mais le cœur du métier reste le même : rendre les mathématiques compréhensibles, utiles et belles.

Le papyrus Rhind nous rappelle que les mathématiques sont un patrimoine commun de l’humanité, et que chaque génération a la responsabilité de le transmettre à la suivante.


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